XII. LA PLUIE AU MATIN

La nuit s'efface. Les étoiles s'éloignent.

Voici que les dernières courtisanes sont rentrées avec les amants.

Et moi, dans la pluie du matin, j'écris ces vers sur le sable.

Les feuilles sont chargées d'eau brillante.

Des ruisseaux à travers les sentiers entraînent la terre et les feuilles mortes.

La pluie, goutte à goutte, fait des trous dans ma chanson.

Oh ! que je suis triste et seule ici !

Les
plus jeunes ne me regardent pas ; les plus âgés m'ont oubliée.

C'est bien. Ils apprendront
mes vers, et les enfants de leurs enfants.

Voilà ce que ni Myrtalê, ni Thaïs, ni Glykéra ne se diront,

le jour où leurs belles joues seront creuses.

Ceux qui aimeront après moi chanteront mes strophes ensemble.

X. LA DANSEUSE AUX CROTALES

Tu attaches à tes mains légères tes crotales retentissants, Myrrhinidion ma chérie,

et à peine nue hors de la robe, tu étires tes membres nerveux.

Que tu es jolie, les bras en l'air, les reins arqués et les seins rouges !

Tu commences : tes pieds l'un devant l'autre se posent, hésitent, et glissent mollement.

Ton corps se plie comme une écharpe, tu caresses ta peau qui frissonne,

et la volupté inonde tes longs yeux évanouis.

Tout à coup, tu claques des crotales !

Cambre- toi sur les pieds dressés, secoue les reins, lance les jambes

et que tes mains pleines de fracas appellent tous les désirs en bande

autour de ton corps tournoyant.

Nous, applaudissons à grands cris, soit que, souriant sur l'épaule,

tu agites d'un frémissement ta croupe convulsive et musclée,

sit que tu ondules presque étendue, au rhythme de tes souvenirs.

VIII. LES COURTISANES ÉGYPTIENNES

Je suis allée avec Plango chez les courtisanes égyptiennes, tout en haut de la vieille ville.

Elles ont des amphores de terre, des plateaux de cuivre

et des nattes jaunes où elles s'accroupissent sans effort.

Leurs chambres sont silencieuses, sans angles et sans encoignures,

tant les couches successives de chaux bleue ont émoussé les chapiteaux

et arrondi le pied des murs.

Elles se tiennent immobiles, les mains posées sur les genoux.

Quand elles offrent la bouillie elles murmurent : « Bonheur. »

Et quand on les remercie, elles disent :
« Grâce à toi. »

Elles comprennent le hellène et feignent de le parler mal pour se rire de nous dans leur langue ;

mais nous, dent pour dent, nous parlons lydien et elles s'inquiètent tout à coup.

VII. LE TOMBEAU SANS NOM

Mnasidika m'ayant prise par la main

me mena hors des portes de la ville,

jusqu'à un petit champ inculte

où il y avait une stèle de marbre.

Et elle me dit :

« Celle-ci fut l'amie de ma mère. »

Alors je sentis un grand frisson,

et sans cesser de lui tenir la main,

je me penchai sur son épaule,

afin de lire les quatre vers

entre la coupe creuse et le serpent :

« Ce n'est pas la mort qui m'a enlevée,

mais les Nymphes des fontaines.

Je repose ici sous une terre légère

avec la chevelure coupée de Xantho.

Qu'elle seule me pleure.

Je ne dis pas mon nom. »

I. CHANT PASTORAL

Il faut chanter un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'été.

Je garde mon troupeau et Sélénis le sien, à l'ombre ronde d'un olivier qui tremble.

Sélénis est couchée sur le pré.

Elle se lève et court, ou cherche des cigales, ou cueille des fleurs avec des herbes,

ou lave son visage dans l'eau fraîche du ruisseau.

Moi, j'arrache la laine au dos blond des moutons pour en garnir ma quenouille, et je file.

Les heures sont lentes.

Un aigle
passe dans le ciel.

L'ombre tourne : changeons de place la corbeille de fleurs et la jarre de lait.

Il faut chanter
un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'été.

LES CHANSONS DE BILITIS

(extraits)

Pierre Louÿs
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